jeudi

Correspondances VI : sémio-sexo-cinémo-webo et autres mots






S'lu mec,

D'abord, j'espère que tes tentatives de socialisation allogènes envers les p'tites serveuses autochtones ont connu quelque récent succès. En effet, c'est toujours tellement déprimant d'être surclassé par les brutes en ce domaine. Et injuste. Et incompréhensible. En manière de consolation, on peut sans doute suggérer que la serveuse standard n'est pas vraiment équipée pour répondre à autre chose que le discours subtilement orienté de la brute. C'est triste, mais c'est comme ça ; il faut se faire une raison et se cantonner aux bibliothécaires binoclardes qui comprennent les allusions à Lars von Trier ou à Harrison, mais qui -- il faut le reconnaître, sont souvent nettement moins bangable que la pétasse de Waremme qui se dandine au Cherry Moon. Chienne de vie. L'intersection entre ces deux ensembles est sans doute réduite à la portion congrue, mais j'avoue que je serais très curieux d'assister un jour au strip de la bibliothécaire hennuyère fan des Black Eyed Peas : what a show ! C'est marrant, l'univers culturel de l'Organisation tel que tu le décris me rappelle très précisément certains phénomènes que j'ai pu observé pendant ma scolarité au pensionnat de l'A.R.A (vers les années 97-98-99 justement) où on trouvais effectivement des techno-addicts vêtus d'immondes K-Way siglés "Cherry Moon" : j'invente rien, je le jure ! Quelques uns auront rejoint l'Organisation, c'est forcé (soit ça, soit ils tabassent leurs femmes, dézingués à la cara pils, dans un bouge glauque du quartier St-L.) Bon j'arrête là parce que je vais basculer dans le discours (mis)anthropo-méprisant sur les "classes dangereuses" (auto-sic); ce qui est toujours un peu moche. Un peu de préjugés c'est bien, mais il y a une limite. Moi aussi, j'ai mon côté bien-pensant.

Défense orale donc. On touche à un autre biotope avec ses gimmicks typiques. Le jeu de la procédure académique dans laquelle chacun, tout pétri de son rôle, incarne son personnage avec un réel dévouement de comédien. Soit les membres du jury qui rigolent ensemble dans les couloirs avant d'entrer dans l'amphi et, la minute d'après, se donnent du "Merci, M. le Président" sur un ton des plus formels pour intimider les pauvres étudiants. (Edit : voir la description d'une soutenance de thèse dans Oméga Mineur, par Paul Verhaegen : le narrateur se demande comment tous ces éminents professeurs, engoncés dans leurs accoutrements dignes d'une kermesse médiévale, parviennent à ne pas éclater de rire...) Encore une fois, je retourne en enfance, et me souvient de ces rituels d'intronisation parfaitement ridicules : bizutages de chambrée dans les pensionnats de l'enseignement catholique, cérémonies solennelles de totémisation chez les boy-scouts, dans lesquels on porte des masques d'animaux (super scary...) et on gueule aux p'tits nouveaux "rampe, coyote !" pour leur faire peur. Mouhaha. Ces vieux académiques sont en fait de grands enfants : comme on les oblige à afficher toujours le plus grand sérieux, ils recourent aux mêmes petits jeux adolescents pour se distraire un peu. Bon c'est pas que ça, c'est aussi, simplement, la démarche hyper-procédurière d'une vieille institution qui s'exprime -- et ça fait sans doute partie de sa pédagogie d'initier les jeunes diplômés à évoluer dans ce type de situation/environnement. N'empêche : ça fait partie de ces aspects de l'unif avec lesquels je suis content d'en avoir fini, quelle rigolade. Bref, je raconte pas l'événement en détails, je l'ai déjà fait quinze fois donc j'en ai assez : disons pour résumer que ça ne c'est pas passé parfaitement -- beaucoup de critiques, certaines que je n'ai pas compris, mais globalement ils m'ont concédé que mon travail s'était bien étoffé, donc ça devrait aller. Anecdote cocasse, toutefois : à la fin de la défense (longue, je n'ai plus les idées très claires) le jury m'invite à me retirer pour délibérer et moi, donc, je me tire. Il se peut que je sois parti un peu vite, sans attendre qu'on me rappelle pour les résultats... Peut-être que j'ai encore commis un de mes fameux impairs qui me fera de nouveau regarder comme un type étrange dans ce bon vieux département bien policé. Je ne sais pas comment je fais mon compte, mais j'arrive toujours à passer pour l'énergumène louche de service. Ouaip, je ne suis qu'un putain de misfit. Tant pis.

Voilà ce qu'il en est, il ne me reste pas grand chose d'autre à raconter. Désolé de la paupérisation de mes courriers, mais après ces quelques semaines de travail intense (si, si) et de tensions, tu comprendras que je m'accorde quelques jours de repos et de glandage (plus ou moins) bien mérités. Tu rentres bientôt si je ne me trompe, c'est pour quand en fait exactement ? Parce que il va falloir prévoir un bon vieux "murgeage". Bon, ça presse pas forcément : après tout, l'intégralité de nos activités devra désormais être estampillée Procrastinationale (oui, je suis particulièrement séduit par cette nouvelle trade-mark, excellente trouvaille.)

Cya,

- C.