lundi

Correspondances V : Pour qui on s'prend






Très apprécié confrère [et néanmoins ami], (ceci constitue en effet l'acte fondateur de notre nouvelle société, qui reste à définir plus précisément.)

Elles tombent bien ces précisions sur Naomi Klein : avant-hier soir je regardais justement, dans l'excellente émission de M. Taddéi (Ce Soir ou jamais), le penseur radical d'extrême gauche (le plus dangereux philosophe d'occident [sic]) Slavoj Zizek s'exprimer sur le capitalisme. C'était bien parce que, avec toute la nuance que lui permettait ce type de talk-show, il mettait en évidence le caractère autoritaire du capitalisme, s'appuyant évidemment sur l'exemple de la Chine. En cela, sa manière est sans doute meilleure que celle de Klein, puisqu'au lieu de vouloir montrer à tout prix que le néolibéralisme (une notion bien confuse) s'impose par la terreur, il nous indique simplement que l'autoritarisme voire le totalitarisme ne sont pas l'apanage de la seule dictature communiste, mais peuvent très bien s'employer dans une logique capitaliste qui, dès lors, perd précisément toute composante libérale. Évidemment, ça restait un peu brouillon, la faute notamment à ses contradicteurs, Glucksmann et alii, qui étaient là pour se payer Zizek (dixit Taddéi himself) plutôt que pour amener un débat réellement constructif. Il a aussi évoqué l'exemple du Congo qui, bien que dépourvu d'économie vraiment structurée, se trouve quand même parfaitement intégré dans l'hyperstructure corporatiste de la mondialisation, et ce sans bénéfice aucun pour sa population, bien entendu. Un peu subversif, parfois volontairement provocateur, mais toutefois intéressant. Quant à la notion de Léviathan à laquelle tu fais allusion plus haut, j'ai vu dans un reportage sur FR2 des (un) Bassidjis (c'est bien leur nom ?) iraniens se réclamer du contrat social à la Rousseau (une version bien acclimatée et atténuée de Hobbes) pour justifier leur exactions à l'encontre des étudiants opposés au régime en place. C'est donc vrai qu'il est facile à n'importe qui de récupérer ces théories pour tout type de modèle politique... N.B. pour le procès verbal de ce C.A. : lire Zizek plutôt que Klein (qui décrit en fait la stratégie du totalitarisme et qu'elle lui colle l'étiquette capitaliste pour faire peur à tout le monde. Argh ! Pas op ! elle essaye de nous conquérir !)

Hier soir, par contre, j'étais au Théâtre de la Place avec mes p'tites sœurs pour voir Lorenzaccio dans une mise en scène de Beaunesne dont j'avais déjà pu voir le Dommage que ce soit une putain il y a quelques années, très chouette. Réalisation très contemporaine, épurée, avec juste un grosse toile grise modulable en fond de scène et des mannequins-marionnettes (trop forts !) pour figurer tous les personnages secondaires. Excellent ! L'acteur qui faisait Lorenzo, tout virevoltant, était vraiment génial et, étant placé au 3e rang, on en prenait réellement plein la tronche ! En l'occurrence, c'était pas 10€ de perdus ! J'avais oublié, depuis le temps, à quel point c'est choquant (oui je crois que c'est le mot) d'avoir des acteurs live qui te braillent directement dessus, à trois mètres de distance, se roulent, se jettent dans les travées, s'assassinent mutuellement, pleurent. Fuckin'awesome ! Surtout au milieu de cette scène particulièrement vide, dans cette absence de décor qui les isolaient et les mettaient d'autant plus en évidence. Brillant. On aurait jamais du inventer la photographie en fait, ça dénature tout.

[Ça rappelle bien pourquoi, en effet, les gros effets visuels évidents ne devraient pas être un critère en matière de mise en scène, et par extension pourquoi préférer un cinéma indépendant "minimaliste" aux grosses productions destinées uniquement à en mettre plein la vue, véhiculant des valeurs à deux cents (comme Spiderman, de fait) et/ou une idéologie vaseuse et outrageusement simpliste (comme Avatar). Bien sûr, je suis parfaitement d'accord avec toutes les réserves que tu émets, et reste un partisan farouche des aprioris plutôt que du "tout(s)-à-l'égout" (comprenne qui pourra, je privilégie le jeu de mots...) Je souhaitais juste souligner que, même dans les recoins les plus inattendus des motion-pictures à grand spectacle, on pouvait faire preuve de discernement, précisément, et trouver des choses bien ! Faut pas non plus tout réfuter en bloc par pur snobisme, ce serait triste. A ce moment là, on est obligé, en musique aussi, de se cantonner à Bach, parce que la pop-music c'est forcément de la merdeuh. Soit, plus n'est besoin d'y revenir, je t'ai entendu. J'aime bien la métaphore de Prométhée, ça m'a instantanément propulsé dans Orange Mécanique (c'est à ça que tu pensais ?) où on a bien vu les résultats que produisaient de tels traitements. D'un autre côté, on te répondra qu'il faut imaginer Sisyphe heureux, mais stop, je dois m'arrêter.]

Le premier passage de Pessl m'évoque tout de suite un bouquin de philo, une traduction d'Heidegger (où on se sent obligé d'apposer le terme allemand à côté du mot traduit parce que le concept du grand maître est intraduisible en soi) ou de Descartes (idem avec le latin : il faut absolument dire intuitio au lieu d'intuition ou cognitio au lieu de connaissance, ça révèle tellement mieux le sens profond du texte...) La pauvre jeune fille a sans doute du passer par là pendant ses années universitaires et trouver que ça faisait si intelligent. Sauf que dans le cas d'amour/Liebe ou compréhension/Verständis ça ne se justifie tellement pas que c'en est risible. Putain, ça devait être pénible comme lecture, oui.

J'apprécie à sa juste valeur l'amusement que t'as donné ma petite phrase Catroutienne (ça y est, j'ai décidé, oui. On dit Catroutien maintenant) car de mon côté je crains toujours qu'un jury dépourvu de sens de l'humour ne me la renvoie à la gueule. Bah, il ne me tiendront pas rigueur pour si peu, on doit bien rigoler un peu, merde. En fait ça passera sans doute inaperçu ; au pire, ils me reconnaîtront bien là encore une fois, comme ils disent. Et finalement, c'est plutôt pratique, j'aime bien qu'on me reconnaisse bien où je me situe précisément, autrement qu'est ce que je deviens, moi ? (moi moi moi). Je suis, à contrario, navré d'apprendre que tu te trouves toi-même résidant actuellement à fond de cale (si, d'ici c'est ce que j'ai compris) et suis impatient de savoir quelle frasque a bien pu te valoir de te faire mettre aux fers. Si c'est parce que t'as refusé d'aller en rang avec tout le monde assister gentiment à la projection cinématographique proloto-populiste du samedi soir (Avatar à l'affiche ?), ben c'est bien fait ! T'avais qu'a pas être un vilain renégat.

Bref, ceci peut conclure le PV de cette première réunion de notre nouvelle SA de bibliophilie : structure qui devrait nous permettre de conserver des contacts formels, quoique sans visu et par ailleurs de se faire des thunes sur la Batte, ce qui n'est jamais négligeable.

Bon vent (matelot). Dévoué,

- C.

P.S. : en ce qui me concerne, j'ai connu des flirts fugaces, certes, mais jamais honteux ! (non non non, je nierai en toute circonstance !)

Vuoto