lundi

Correspondances IV : Mémoire, Littérature et Musique


Bien cher Destinataire,

Je suis ravi de voir que tu apprécies parcourir mes pages sur Catrou : le lien avec Kircher est particulièrement pertinent ; c'est là, en effet, que j'ai trouvé un certain agrément à réaliser ce travail quand les aspects les plus rébarbatifs d'un mémoire avaient tendance à m'exaspérer et me décourager. Il y a effectivement une tendresse pour ces savants de l'Ancien Régime qu'on ne peut s'expliquer, mais qui remplace facilement l'acrimonie qu'on devrait de prime abord leur vouer. C'est étrange. Je crois que la Compagnie de Jésus, de ce point de vue, est une entité d'une singularité rare et Kircher en est une autre bonne preuve ; de fait, Là où les Tigres sont chez eux a eu une saveur vraiment particulière pour moi et m'a sans doute inspiré d'une façon ou d'une autre, ou plutôt influencé, dans ma façon d'approcher et de décrire un François Catrou. Soit, on avait déjà travaillé sur l'antijésuitisme en critique et la prof en charge a certainement transmis sa "passion" des Jésuites à la plupart de ceux qui ont assisté au séminaire. Il est vrai qu'ils sont fascinants.

Ce qui m'amuse spécialement, ce sont les phrases que tu relèves. D'abord, ça me fait plaisir que tu les trouves "délectables" (waw carrément =D ), mais ce qui est drôle, c'est qu'elles constituent (très précisément) des moments où je me suis un peu "lâché", laissé aller à ma fantaisie, en me disant : amusons-nous un peu !, quand j'en avais marre d'écrire, en fait. Certes, "il n'est pas d'historien qui ne soit d'abord un bon écrivain" nous dirait L.-E. H., notre pape à tous, mais, d'un autre côté, Monsieur B. (mon prof d'hist. moderne) a déjà souligné dans mes travaux, sans réellement me le reprocher, quelques "excès de de lyrisme" qui ne sont pas forcément appropriés. Une langue sèche et précise, voilà plutôt la norme, même chez les historiens, bien que sans empêcher un vrai travail d'écriture, c'est une discipline littéraire après tout. Tout ça pour dire, qu'outre ma façon d'écrire, ma méthodologie et la scientificité de mes travaux sont loin de correspondre aux standards habituellement exigés dans le domaine (même au niveau d'un travail d'étudiant), ça, par contre on me l'a explicitement reproché ; garde-toi bien, donc, de considérer mon travail comme un bon exemple de ce à quoi devrait ressembler un "ouvrage" d'historien : je suis loin du compte. Enfin, si tu trouves que je disparais un peu derrière le texte, j'ai peut-être fait quelques progrès en la matière, tant mieux. Néanmoins, rien de bien original ou de très profonds dans mes analyses un peu expéditives et superficielles, mes affirmations parfois péremptoires (toujours dixit les pro(f)s.) Cela méritait d'être clarifié, même si tu sais bien (je m'en doute) qu'un simple mémoire n'a rien à voir avec un véritable travail scientifique. A ce propos, je croyais que Naomi Klein était une spécialiste assez reconnue, quoiqu'engagée. J'ai encore jamais lu No Logo, mais je suis déçu d'apprendre que son travail est dévalorisé par des partis pris aussi flagrants. Too bad, encore une icône qui déchoit. (T'as vu le jeu de mots, ou quoi ?)

Gideon Defoe, voilà d'où vienne ces pirates qui m'avaient tapé dans l'œil. Il m'en faut ! encore un truc que je te faucherai dès ton retour. (J'espère que dans le nonsense british il est à la hauteur de Terry Pratchett et Neil Gaiman, parce que j'adore ces mecs. Cool, peut-être un nouvel auteur culte en vue.) J'ai vraiment plongé dans Pynchon cette fois, je laisse un peu les Musil, Marquez et Vian de côté du coup. Je vais peut-être m'envoyer les 1000 pages d'une traite, qui sait ? "A-fond" Pynchon ! (hi hi.) Je ne sais pas si tu connaissais, ou si je t'avais déjà parlé de ce type, mais en voila une autre de personnalité vraiment fascinante, comme ses livres qui échappent à toutes les catégories, qui ne ressemblent à rien de connu. J'ai moi-même découvert seulement à la sortie de Contre-Jour, mais je me fais actuellement offrir (enchainement fêtes + annif = yummy bibliothèque) ses romans les plus cultes : L'Arc en ciel de la gravité (cf. Gravity's Rainbow, by The Klaxons) et La Vente à la criée du lot 49. A mon avis, je prendrai plus de temps, par contre, à m'intéresser à Harrison : après Pynchon, je comptais lire quelques plus anciens textes de McCarthy comme De si jolis chevaux, j'en aurai donc mon compte avec les grands espaces américains pour un moment, avant de pouvoir y retourner. A moins que Harrison ne vaille aussi bien que McCarthy, auquel cas je me laisserais bien tenter par l'inconnu plutôt que par le Pullitzer. Je n'avais jamais entendu parler de Marisha Pessl mais les critiques dithyrambiques que je viens de parcourir donnent vraiment envie : je suppose que je me serais aussi laissé piéger. Mais parfois, l'érudition prolifique, ça ennuie juste, contrairement à Blas de Roblès, qui la manie à si bon escient. Dans notre époque si abondante, c'est parfois difficile de ne pas s'égarer.

Ça me permet d'en venir, moi aussi, à ma pause colère. Il fallait, bien entendu, que je soutins (soutenasse ? souten argh, salope de concordance des temps, aucun progrès depuis Saint-Roch en fait, je vais devoir me replonger dans mon Gobbe & Tordoir, snif.), dans mon précédent courrier, avec une ferveur non-feinte, le bien-fondé des aprioris et des préjugés, pour maintenant, dans un élan d'authentique indignation, les révoquer. ("chacun ses contradictions", oui.) Certes, Avatar est une daube, puisque le film est raté. C'est d'ailleurs bien dommage ! Si seulement le script avait été au niveau de ses ambitions de mise en scène. Rappelons que James Cameron -- auteur de quelques films qui n'ont absolument pas fait date dans l'histoire du cinéma des dernières décennies, aujourd'hui universellement mésestimés, tels que Terminator, Aliens premier du nom ou encore The Abyss --, a souvent échoué à nous impressionner. Inspiré par mon inépuisable charité catholique, je m'étais dit que le misérable méritait une nouvelle chance : honte sur moi ! bon je vais pas non plus m'excuser quinze fois d'avoir céder, je le répète, ce n'était que par vertu et pure compassion pour un malheureux cinéaste dénigré, méjugé. Bref, tout ça pour dire que ton "tiroir à bouses immondes" mériterait, à mon avis, un bon nettoyage de printemps, au moins un tri un peu plus conséquent. Confondre Watchmen ou The Dark Knight avec Terminator IV ou Spiderman, sous le simple prétexte que ces films s'inspirent du même univers des comics, est tout simplement scandaleux. (Sin City /American Gods, (Rodriguez/Gaiman) romans graphiques américains avec une véritable ambition artistique (atteinte, réussie), n'ont rien de commun avec les premiers exemplaires seventies des 4 Fantastiques par exemple. Comme Tintin et Milou, c'est pas du Métal Hurlant ou l'Agent 212, c'est pas du Enki Bilal. Mais pourtant, c'est tout de la BD m'sieu ! pffff) A la suite de ça, j'avais prévu un long monologue en quatre arguments, à base de Spielberg (Jurassic Parc et E.T. vs La Liste de Schindler et Munich, alors c'est une merde le gars ou pas ?) pour conclure ainsi : il faut un pissat patriotique particulièrement débectant comme Independence Day pour que, quinze ans plus tard, un sud-africain tordu et génial en détourne tous les codes pour en faire un film brillant, en permanence inattendu, complètement fou, comme District 9. Mais il y aura toujours des idiots pour répondre : beurk, encore un film d'extraterrestres. Tant pis pour eux. J'argumente pas plus longtemps, j'ai peur de t'épuiser, -- on m'a encore réprimander ce WE, à propos de phrases interminables et apparemment incompréhensibles, je suis dubitatif -- vois et sois éclairé, bordel ! (Ceci explique aussi que je n'ai pas profité de mon dimanche, durant lequel je disposais aussi de beaucoup de temps libre, pour écrire. En effet, je souffrais d'une horrible gueule de bois... quand je dis horrible, c'est au point que j'ai dormi chez J., à cinquante mètre de chez moi !)

A part ça, je t'accorde une "mention très bien" pour ton premier TP. En ce qui me concerne, c'est d'abord New Ice Age qui m'avait accroché à cet album, puis à la suite, les Scarlet Fields et autres tracks plus mélodiques. C'est mon côté NINéen : "il entendit que ça arrachait bien la gueule et, par conséquent, que c'était bon." Il faut, par contre, savoir s'avouer, de temps à autre, vaincu. Certains énergumènes sont parfois irrécupérables : (y a bien des gens qui pensent que Tarantino, c'est nul, si, si ! cf. Sin City, quelle daube sinistre inspirée de comics, beuargh, ou Kill Bill for that fuckin' matter) normalement, tu fous Primary Colors dans la boîte à CD et si t'as un minimum de goût en matière de putain de rock, fusion parfaite de The Smiths et, disons, Sonic Youth période Sister, t'es directement emporté dès les mesures inaugurales de Mirror's image. Normalement quoi. Bref, si ton distingué correspondant anonyme se montre encore rétif, dis-lui de se cantonner aux putains d'Arctic Monkeys, on peut rien faire d'autre pour lui. C'est triste, mais c'est comme ça. Laisse le partir... (au pire, Pitchfork aura raison de lui, gnark gnark.) Magnifique sinon, on aurait dit moi -- en exagérant beaucoup -- décrivant les sublimes montées labourantes et syncopes explosives (toujours ce sens de la progression, essentiel dans notre pop moderne) de The Wretched et autres Somewhat Damaged, fin saoul et hystériquement sautillant, à un public pris en otage, perplexe, ce samedi chez Chris. Heureusement, à cette heure tardive, il ne restait déjà plus personne de trop vulnérable ou sobre, qui aurait pu être choqué par un tel spectacle. Je ne sais si j'ai conquis. Mais je me suis bien marré en tout cas. Ouais, en plus d'être fugace et obsessionnel, j'ai aussi l'enthousiasme égoïste de temps en temps. Mouhaha. Par ailleurs, pendant mon TFE, je me suis renseigné sur le terme enthousiaste. A l'époque de Catrou (et étymologiquement d'ailleurs) c'est un synonyme parfait de fanatique. Excellent, comestible.

Tiens, pour finir sur une note d'agréable transmission enthousiaste, après mes admonestations vilipendières : si t'as coché L'Amour au temps du choléra dans ta liste "à lire" ; je te conseillerais bien (si tu permets) de te lancer d'abord dans De l'Amour et autres démons. Un tout petit roman bien plus merveilleux, parfaite introduction au fameux "réalisme magique" du Colombien. Ça m'avait complètement enchanté moi cette histoire dans une Carthagène (?) coloniale pas loin de rappeler les Alcantara (?) d'Eléazard, à deux siècles d'intervalle. Si tu connais déjà bien Garcia Marquez par contre, alors oui, faut lire L'Amour au temps du Choléra.

Distinguées salutations.

- C.



Vuoto